Vers la fin du Tokusatsu ? le New York Times s’interroge.

 

Il est assez rare pour le souligner, le site web d’un grand quotidien, le New York Times (pour la zone asie) a publié un article sur le Tokusatsu et son évolution depuis les années 50. Au travers de différentes interviews et anecdotes, le constat est assez pessimiste pour les amateurs des scènes classiques en costume, qui reculent petit à petit face à l’utilisation massive des images de synthèse de plus en plus rentable.

J’avais commencé un autre article sur Hideaki Anno et son idée de musée pour la préservation du Tokusatsu, du coup l’article compile tout, autant en profiter !

Source: New York Times

Voici une traduction de l’article original:

Chofu, JaponDaisuke Terai interprète l’un des personnages les plus connus de l’histoire de la science-fiction, mais que peu de fans ont déjà vu le visage de l’acteur. C’est parce que Monsieur Terai revêt un costume en caoutchouc argenté et rouge avant de monter sur le plateau de tournage fait d’arbres et de bâtiments miniatures pour se battre en tant que le super héro cosmique Ultraman.

Un de ces derniers après-midi, le personnage de Monsieur Terai était au milieu d’un combat mortel pour défendre la Terre contre un dinosaure extraterrestre avec des yeux luminescents et des piques appelé Grand King. Quand les caméras ont arrêté de tourner, c’est un Monsieur Terai transpirant, de 36 ans, qui enlève le haut de son costume d’Ultraman, pendant que les assistants retirent les pointes en mousse de Grand King pour faire apparaître une fermeture éclair le long du dos du costume pesant près de 30 kilos.

Le réalisateur, Yuichi Abe, a dit que les acteurs et les maquettes donnaient au film plus de réalisme que les images de synthèse.

Depuis des décennies, les studios japonais ont ébloui, terrifié et titillé le public avec des films et des séries de monstres avec des acteurs en tenues de caoutchouc détruisant des maquettes de Tokyo, ou se battant devant des versions miniatures du Mont Fuji. Le genre, connu ici sous le nom de ‘Tokusatsu‘, ou ‘Effets spéciaux’, a permis à l’industrie du cinéma japonais de s’exporter en créant des créatures légendaires telles que Godzilla et Mothra, ouvrant la voie à d’autres genre de fantasy comme les anime.

Mais maintenant, dans une ère où le réalisme des  effets spéciaux ont rendu l’utilisation de maquettes et d’acteurs en costume pittoresque et kitch, le Tokusatsu est rapidement devenu une chose du passé. Le dernier film de Godzilla tourné dans ce style, justement appelé ‘Godzilla Final Wars‘, est sorti il y a presque une dizaine d’année, après un demi-siècle d’existence où la créature est apparue dans 28 films, par période voire tous les ans.

Seules deux sociétés utilisent encore les effets spéciaux typiques du Tokusatsu: les productions Tsuburaya, créateurs d’Ultraman, et la Toei, qui produit les ‘Kamen Rider‘ et les ‘Super Sentai‘ (connus aux Etats-Unis comme les Power Rangers). Tous sont des séries à petit budget pour les enfants mettant en scène des super héros géants. Tsuburaya fait aussi des films, comme le dernier ‘Ultraman Ginga‘, qui sortira ce mois-ci au Japon.

Maintenant, quand Hollywood fait des films inspirés du Tokusatsu, comme le ‘Pacific Rim‘ de cet été, avec ses robots géants, ou le prochain film de Godzilla, ils sont basés sur des images de synthèse.

‘Un jour, nous avons regardé autour de nous et nous avons réalisé que presque plus personne ne faisait de Tokusatsu’ a déclaré Shinji Higuchi, un des réalisateurs les plus reconnus au Japon qui travaille encore dans le genre, en ayant réalisé trois films dans les années 90 mettant en scène Gaméra, la tortue géante cracheuse de feu. ‘On ne veut pas que cette technique tombe dans l’oubli sans être reconnue pour ce qu’on lui doit’

En réponse, Monsieur Higuchi tente, sans faire revivre le Tokusatsu, au moins d’en écrire l’histoire pour les nouvelles générations. L’année dernière, il a aidé à l’organisation du Musée du Tokusatsu, une exposition itinérante présentant l’histoire du Tokusatsu, en remontant à ses origines dans les films de propagande de la Seconde Guerre Mondiale avec des maquettes volantes d’avions si réalistes que les services de renseignements américains pensaient qu’il s’agissait de vrais films.

L’homme qui tourné ce film, Eiji Tsuburaya, a continué en créant le Godzilla original dans le film de 1954 en noir & blanc qui fut un succès mondial et lança le genre du Tokusatsu. L’exposition, dans une tournée des musées d’Art au Japon, montre la caméra de Monsieur Tsuburaya, qui créa aussi Ultraman, ainsi que des modèles dont une énorme patte de Godzilla, utilisée pour détruire de petits bâtiments, et des modèles d’extravagants vaisseaux spatiaux, des sous-marins et des pistolets laser utilisés dans des dizaines de films de super héros et de monstres.

‘Nous avons du improviser, et les rendre tous crédibles à l’écran’, déclara Haruo Nakajima, l’acteur qui interpréta Godzilla dans le film original et des dizaines de suites.

Maintenant âgé de 84 ans, il se remémore comment le créateur de Godzilla, Monsieur Tsuburaya, décédé en 1970, a du se démener pour trouver autant de caoutchouc, de latex et de coton pour faire le costume pendant les restrictions en cours après la guerre. ‘Vous n’apprenez pas ça dans les livres‘, disait-il, ‘mais en le faisant. On ne peut plus l’apprendre maintenant.

Le conseil aux Affaires Culturelles du gouvernement central a aidé au lancement de l’exposition en rassemblant les maquettes et les éléments de décors auprès d’anciens assistants ou des hangars de studios. Tomonori Saiki, qui dirige des recherches sur les films auprès du conseil, a dit que le Japon n’a que trop tardivement apprécié la valeur culturelle du Tokusatsu, qu’il décrit comme le produit de l’ère de défaite après la guerre, quand un Japon encore en reconstruction tira de ses traditions le savoir-faire et le travail en miniature, comme pour les bonzaïs, pour affronter les films américains à gros budget.

‘Notre espoir est que l’exposition puisse aider les jeunes générations à trouver l’inspiration pour amener le Tokusatsu vers une nouvelle direction’, a déclaré Monsieur Higuchi, 47 ans.

Ici sur le plateau de ‘Ultraman Ginga‘, la dernière déclinaison en date du héros âgé d’un demi-siècle, la plupart des employés étaient des anciens de 50 ou 60 ans, qui arrangeaient les branches d’arbres sur le plateau pour ressembler à une forêt miniature, ou plaçaient des explosifs de la tailles d’une allumette dans les piques du costume de Grand King pour exploser sous les coups d’Ultraman.

Ce réalisateur, Yuichi Abe, dit que l’utilisation de vrais acteurs, maquettes et même d’explosifs a donné au Tokusatsu un niveau de réalisme qui n’est pas réalisable avec des images de synthèses (ou CG pour computer graphics).

Les C.G. ne peuvent faire que ce que le programmeur lui demande de faire, alors il n’y a pas de surprise‘, dit Monsieur Abe, 49 ans, qui a réalisé une demi douzaine de films et de séries d’Ultraman. ‘Avec le Tokusatsu, chaque prise est différente. Vous ne savez jamais comment cela va donner, comme dans le monde réel‘.

Cependant, Monsieur Abe dit qu’il avait recours de plus en plus à des effets spéciaux par ordinateur, en les intégrant à des scènes de Tokusatsu. Par exemple, les vaisseaux, qui étaient alors été des maquettes, sont désormais entièrement en images de synthèse.

Une scène, dans laquelle Grand King lance un gigantesque robot allié  appelé Jan Nine sur Ultraman, nécessitant un grand matelas derrière les acteurs, juste en dehors du champs de vision de la caméra. Alors que le tournage allait commencer, Monsieur Terai, l’acteur, mis son masque argenté et mis une pose issue des arts martiaux. Un assistant appuya sur un petit interrupteur sur son costume pour allumer une lumière sur sa poitrine.

‘Moteur !’ cria Monsieur Abe, donnant des instructions dans un mélange de japonais et d’anglais. ‘Action !’

En face, l’acteur jouant Jan Nine se jette sur Monsieur Terai, les précipitant tous les deux sur le matelas.

‘Coupez !’

‘C’est un des effets que vous ne pouvez pas obtenir avec des C.Gs’, dit Monsieur Terai après coup, en se frottant le coude. ‘De la vraie douleur‘.

Monsieur Terai, qui interprète Ultraman depuis 16 ans et regardait la série étant enfant, dit qu’il y avait aussi un autre avantage à utiliser un vrai acteur: la possibilité de serrer la main de ses jeunes fans.

Les enfants savent que les C.Gs sont faux‘, dit-il. ‘Ils veulent un Ultraman humain‘.

Mais le manque de jeunes assistants sur le plateau, en plus des acteurs, montre une tendance inquiétante, déclarait Monsieur Abe entre autres. En quittant le métier, il n’y aura plus personne qui aura appris comment monter des plateaux, de maquettes et des costumes pour reprendre le flambeau.

Shinichi Oka, le président des productions Tsuburaya, la société que Monsieur Tsuburaya a fondé, a dit que la révolution digitale était devenue inévitable, même si l’utilisation de maquettes et de miniatures continuerait dans une petite proportion. La raison principale étant la nouvelle génération de téléspectateurs, devenue demandeuse des effets spéciaux d’Hollywood.

‘Biensur, j’aurais adoré continuer à faire du Tokusatsu, mais la réalité est que les images de synthèses sont moins chères, plus rapide (NdT: à produire) et peuvent faire plus,’ dit Monsieur Oka, qui a travaillé comme caméraman et réalisateur sur neuf films d’Ultraman. ‘Si Eiji Tsuburaya était encore parmi nous, il aurait utilisé des images de synthèse. Nous n’avons pas le choix‘.

A propos de Ukyo


Fan de tokusatsu depuis très (trop ?) longtemps, j'ai découvert Kamen Rider il y a une dizaine d'année avec Kamen Rider Ryuki et Faizu. J'espère faire profiter cette passion au travers de mes articles :)

One comment on “Vers la fin du Tokusatsu ? le New York Times s’interroge.

  1. Kuronoe dit :

    Merci Ukyo pour cette synthèse. Si on comprend évidemment les impératifs économiques et le confort qu’offrent les nouvelles technologies, il est toujours dommage de voir l’image de synthèse prendre le pas sur les moyens de production classiques. D’autant que finalement ce sont ces derniers qui ont fait le charme du genre (aaaaaaah le côté roots du toku)

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